Le spécialiste français des notifications push fait le point sur son développement à l’international, explique pourquoi il n’a toujours pas levé de fonds et revient sur les relations entre Gafa et start-up.

JDN. Où en est Batch aujourd’hui ?

Simon Dawlat est le fondateur de Batch. © S. de P. Batch

Simon Dawlat. Malgré la crise économique liée au coronavirus, 2020 a été une bonne année pour Batch avec une croissance annuelle de 40% de notre chiffre d’affaires, qui va bientôt atteindre les 10 millions d’euros par an. Nous sommes déjà une soixantaine et avons une quarantaine de postes ouverts au sein de nos équipes ventes, marketing, tech et produit. Le paradoxe de notre marché, le mobile marketing automation, c’est qu’il est très vieux et très jeune à la fois. Très vieux parce qu’au fond, des sociétés comme Captain, qui a été racheté par Microsoft en 2014, proposent aux marques d’optimiser leurs push mobiles depuis 2008. Mais aussi très jeune car on n’en est, dix ans plus tard, qu’aux balbutiements du marché. 50% des applications dans le monde n’ont pas recours aux push notifications et à peine 5% des sites le font sur le Web.

A côté de ça, on voit des acteurs beaucoup plus matures, qui nous sollicitent aujourd’hui dans le cadre d’appels d’offres extrêmement structurés, concernant des budgets annuels de plusieurs millions et des prérequis fonctionnels de plus de 70 pages. Tout ça rien que pour le sujet de la push notification ! Des acteurs qui comme Youtube ou Netflix en ont un usage extrêmement sophistiqué ont eu le mérite d’évangéliser le reste de l’industrie.

Ce n’est pas vraiment le cas du Web où, comme vous l’avez rappelé, à peine 5% des sites y ont recours…

Le push Web a cet avantage qu’il permet de faire revenir la personne en un clic, sur le site, sans dépenser en média. Aucune technologie ne permet de faire ça sur le Web et de le faire bien, comme le permet Batch, en rajoutant de l’intelligence marketing. C’est d’autant plus précieux que les navigateurs qui le permettent représentent aujourd’hui plus de 90% du marché. Les médias français en ont conscience. Des marques comme Le Monde, Les Echos, Le Point, L’Express ou Libération nous font aujourd’hui confiance. Un sondage réalisé en interne montrent que 88% des internautes exposés sont satisfaits de recevoir une push notification. Les taux de clics, qui oscillent entre 2 et 10% selon que la push notification soit ciblée ou non, en témoignent. Les performances sont très bonnes.

Vous venez de poster deux offres de recrutement pour des postes de country manager en Allemagne et au Royaume-Uni. Le début de l’internationalisation ?

“30% de notre chiffre d’affaires provient aujourd’hui de l’étranger”

Nous voulons ouvrir un bureau dans chacun de ces pays car il s’agit des deux marchés où notre expansion internationale, réalisée pour l’instant depuis Paris par une équipe d’une dizaine de personnes, est la plus forte. 30% de notre chiffre d’affaires provient aujourd’hui de pays étrangers. Pour accélérer, nous avons besoin d’équipes sur place. Il est possible que nous ouvrions d’autres marchés européens d’ici la fin de l’année. L’objectif est de devenir la première plateforme de mobile marketing automation en Europe.

Quid des Etats-Unis ?

Nous n’avons pour l’instant pas l’intention d’y aller. Il y a un acteur bien en place, Airship, et solidement financé après sa levée 150 millions de dollars, avec lequel il serait difficile de rivaliser dans la mesure où nous sommes autofinancés et n’avons donc pas du tout les mêmes moyens.

Effectivement, vous avez lancé Batch sur les cendres et les capitaux de votre précédente start-up, Appgratis et n’avez pas levé de fonds depuis. Pourquoi ?

Les opportunités n’ont pas manqué en 2019 et 2020. Nous sommes souvent sollicités par des fonds d’investissements mais attendons le moment opportun pour le faire. Avant cela, il est important d’aboutir à une plateforme mature et stable. Nous ne pouvons pas être, comme d’autres start-up, dans une logique d’aller vite et tout casser. C’est une responsabilité que nous nous sommes donnée vis-à-vis de nos clients dont certains, comme Oui.SNCF, peuvent perdre plusieurs millions d’euros de chiffres d’affaires s’il y a le moindre plantage dans l’envoi de leurs campagnes de push notifications. Lever des fonds à ce stade de la vie de l’entreprise, c’est s’exposer aux exigences de croissance de nos actionnaires et devoir se focaliser sur le développement commercial de l’entreprise. Ce qui, sans fondamentaux solides, nous exposerait au risque d’exploser en plein vol. J’en sais quelque chose pour avoir levé énormément d’argent avec Appgratis et l’avoir chèrement payé.

Justement, est-ce que contrairement à Appgratis vous pensez être à l’abri d’une décision, qu’elle soit prise par Apple ou Google, les deux géants de l’applicatif, susceptible de remettre en cause tout votre business ?

“100% des entreprises qui font du business en ligne sont aujourd’hui dépendantes d’un Gafa”

100% des entreprises qui font du business en ligne sont aujourd’hui dépendantes d’un Gafa. Qu’il s’agisse d’un sites média ou e-commerce qui dépend du SEO ou d’un éditeur d’applications qui doit composer avec les décisions d’Apple. C’est un facteur de marché avec lequel nous devons tous composer…

Le marché de la publicité s’inquiète des contraintes en matière de tracking qui apparaissent avec IOS 14. Votre secteur sera-t-il affecté par des changements de cet ordre ?

Les contraintes liées à l’IDFA ne concernent pas les technologies de push notification. Peu de choses changent de notre côté avec IOS14. La véritable révolution, c’est l’arrivée de Huawei Mobile Services, après l’interdiction faite à celui qui est le premier fabricant de smartphones dans le monde d’utiliser l’OS d’Android (Huawei propose désormais son propre OS, Harmony, développé à l’aide du système open source d’Android, ndlr). Ça a permis l’émergence d’un troisième écosystème, qui représente désormais près de 10% du trafic Android de nos clients. Mais ce ratio devrait augmenter significativement à l’avenir, pour se stabiliser autour des 30%, vu que Huawei représente près de 200 millions de devices dans le monde.

L’Europe veut imposer son digital market act pour que les gatekeepers qui, comme Apple et Android de Google, ont un pouvoir structurant, soient mieux encadrés. Quel est, en tant qu’ancienne victime, votre sentiment ?

La régulation des Gafa est un sujet très épineux que je me garderai bien de commenter, bien qu’ayant un point de vue plutôt libéral, plutôt tourné vers le marché. Ceci étant dit, j’estime qu’il est urgent que les principaux acteurs de l’industrie européenne jouent la carte du local. Il est possible de consommer des technos souverainistes à tous les niveaux de la chaîne de valeur. On a de vraies alternatives à tous les géants américains. J’aimerais aussi que notre Etat devienne le premier acheteur de solutions IT européennes. C’est ce qu’ont fait les Etats-Unis avec Google et Facebook, en leur amenant du business plutôt que des aides. N’ayons pas peur de payer cher de bonnes technologies. C’est ce qui leur permet de grossir et de lever des fonds avec des meilleures valorisations, pour peut-être un jour devenir des licornes. Je pense aussi qu’il est important de faciliter les conditions d’accès des entreprises aux marchés boursiers.

Quid des financements late stage dont on dit souvent qu’ils sont contraignants à obtenir, ne laissant pas vraiment d’autres choix aux entrepreneurs que de se vendre aux géants américains ?

Si je regarde le secteur au sein duquel j’opère, le martech, on a tout de même vu trois levées d’ampleur avec Content square, Mirakl et Sendinblue l’année dernière. Les financements sont conséquents et ils viennent de plus en plus souvent de fonds américains qui veulent investir dans des technologies européennes car les valorisations sont moins élevées. Le financement late stage n’est pas un problème selon moi.