Il y a encore quelques années, les profils les plus performants étaient essentiellement les plus chers. Aujourd’hui, l’argument financier est nécessaire, mais non suffisant : les plus performants sont aussi ceux qui ont le plus envie de liberté.

Dans un contexte particulièrement chaotique, des frontières sont tombées entre les attentes des salariés et les conditions de travail qu’ils pouvaient réellement s’offrir. Certains rêves sont devenus réalité, comme travailler sur une île paradisiaque, les pieds dans la piscine. 

Et, surprise, les performances ont tenu bon, elles ont parfois même augmenté. Alors comment faire maintenant pour fidéliser ces jeunes talents, à la fois en quête d’une expérience professionnelle intense et irrésistiblement attirés par la vie nomade. Pour se distinguer et les séduire, les entreprises doivent proposer des cadres de travail plus flexibles et soigner leur image de marque. 

Revenir ou ne pas revenir au bureau   

Les mesures sanitaires s’assouplissent, et après un an et demi, les salariés peuvent revenir librement au bureau. Pour certains, c’est une libération. Ces longs mois cloîtrés en télétravail à 100% n’ont pas été une bonne expérience. Retrouver les collègues et un cadre de travail dédié, c’était vital, et ce retour à la normale leur offre une bouffée d’oxygène. Pourtant, personne ne parle de revenir sur l’ouverture massive du télétravail. 

Avoir le choix, c’est peut-être la plus grande avancée sociale résultant de cette crise. Certains jeunes cadres ne veulent plus être obligés de choisir entre travail et voyage. Pendant la crise, ils ont fait leurs bagages pour des destinations lointaines dans lesquelles être confiné était moins lourd qu’en plein cœur d’une grande ville. S’ils reviennent maintenant avec plaisir, ce n’est pas dans la perspective de rester cloués au même endroit. Tôt ou tard, ils voudront repartir, avec leur ordinateur portable glissé entre les palmes et le short à fleurs. Ils ont montré que c’était possible : un nouveau modèle est né. 
De nombreuses entreprises, et non des moindres, prennent la mesure de ce changement et octroient entre deux et trois jours de télétravail par semaine à leurs salariés. C’est le choix qu’ont fait notamment Cdiscount et Lengow. D’autres vont plus loin et, sous certaines conditions, laissent les salariés s’éloigner provisoirement de leurs bureaux. C’est le cas de Google, avec le “100% télétravail” ou le déplacement vers l’un de ses bureaux de par le monde. Chez Partoo, les salariés peuvent séjourner trois mois par an à l’étranger, dans la limite de trois heures de décalage horaire. Luko et Payfit ont aussi pris le parti de la liberté : à condition de revenir trois jours par mois dans les locaux, les salariés peuvent vivre où ils veulent (sous réserve d’autorisation de leur manager). Payfit limite tout de même ce séjour à six mois par an et, comme Luko, à trois heures de décalage horaire. Enfin, Influentia et Semrush laissent leurs salariés gérer l’équilibre télétravail/présence au bureau à leur guise. Tant qu’ils restent dans un créneau horaire compatible avec celui de leurs collègues, ils peuvent vivre où bon leur semble. 

Plus qu’un simple bureau, un lieu de vie 

Même pour ceux qui reviennent avec plaisir au travail, les attentes ont évolué. Après quinze mois de crise et une diète sociale sévère, les jeunes cadres veulent bien plus qu’un bureau large, un siège confortable et une climatisation. L’entreprise doit leur fournir un environnement épanouissant avec des relations conviviales, des amis et la possibilité de ramener des projets dans son sac à dos, à côté de l’ordinateur pro. La frontière entre vie professionnelle et vie personnelle se fait poreuse. Le postulat ? Quitte à passer avec ses collègues le plus clair de son temps, autant nouer des liens forts et partager avec eux ce qui nous tient à cœur. Pour ceux qui veulent développer leur propre business, c’est aussi l’occasion de récolter des conseils et des coups de main de vrais professionnels. Une formule valorisante pour tout le monde ! 

Là encore, les entreprises ont pris acte de cette demande. Chez Cdiscount, un magazine interne sert de support aux projets des uns et des autres. Du côté de Partoo, une fois par semaine depuis de nombreuses années, ceux qui le désirent ont quartier libre pour partager une passion ou un projet avec leurs collègues. Un “mur des projets”, où chacun pourra présenter un projet et expliquer comment d’autres pourraient l’aider va d’ailleurs bientôt voir le jour. Luko encourage ses salariés à partager leurs passions et projets entrepreneuriaux avec leurs collègues. Ils peuvent aussi obtenir l’autorisation de travailler en tant que freelance sous certaines conditions.   

L’épanouissement dans l’entreprise est devenu un critère de choix pour les salariés. C’est aussi, pour les entreprises, un facteur d’engagement pour retenir ces précieux profils qui sont à la fois très efficaces et très ambitieux.   

L’entreprise : renouveau du lien social

La crise sanitaire a cruellement mis en lumière les failles dans notre tissu social. En 2020, la solitude des jeunes était d’autant plus criante que l’engagement dans la vie associative ou  dans une communauté religieuse ne les inspire plus beaucoup. N’y voyez pas nécessairement un appauvrissement idéologique : souvent, ces réseaux ne répondent pas aux questions qui les préoccupent aujourd’hui. Mais la quête de sens est toujours là et progressivement, le travail récupère cette place vacante. Une entreprise soucieuse de son impact sur l’environnement et la société peut apporter aux jeunes cadres les valeurs dont ils ont besoin pour s’engager.

Certaines enseignes font de leur engagement un argument marketing et recrutement. En la matière, Patagonia fait office de pionnière. La célèbre marque de vêtements d’extérieur essaie de concilier ses ambitions écologiques et son appartenance à l’une des industries les plus polluantes. Des vêtements durables, garantis à vie, une maîtrise de l’ensemble du processus de production : voilà des arguments pour rassurer ceux que l’impact écologique de l’industrie vestimentaire rebute. Côté GAFAM, Google valorise de plus en plus la légèreté des pages. Ce faisant, il incite les webmasters du monde entier à alléger leurs sites Internet, et donc à moins faire chauffer les data centers.

À leur échelle, de jeunes entreprises s’inscrivent aussi activement dans cette quête de valeurs. Eskimoz a investi dans le projet Treedom pour planter des arbres à travers le monde. Partoo a l’ambition de réduire au plus strict minimum son impact écologique. Cela passe d’abord par le choix de fournisseurs bio pour ses consommations quotidiennes (thé, café, bière), l’utilisation de papier recyclé et la mise à disposition d’un frigo Ideel Garden qui permet aux collaborateurs de consommer des repas cuisinés avec des denrées locales et bio. Ensuite, éviter au maximum les voyages en avion. Et lorsqu’un collaborateur passe sur le tarmac, l’entreprise s’engage à compenser l’empreinte carbone de son vol en reversant une certaine somme à l’association de Yann Arthus-Bertrand. Enfin, dans le registre tech, les serveurs ont été récemment optimisés et rapatriés en Europe afin de réduire leur consommation d’énergie.  

Liberté de voyager, de vivre en province, ou à l’étranger, d’entreprendre et de développer avec ses collègues des relations solides et durables : les attentes des jeunes grandissent. Leurs parents n’auraient jamais songé exiger autant. Mais cette vie professionnelle riche et épanouissante ne concerne pas tout le monde. Tant de liberté suppose une bonne dose de confiance de la part de l’employeur. Seuls ceux qui savent faire preuve d’assez d’autodiscipline et d’autonomie pour que moins de contrôle et plus de performance fassent bon ménage peuvent y prétendre. La culture de la liberté marche donc main dans la main avec celle de la performance. 

Dans un contexte où les profils les plus compétents ont un choix pléthorique, le recrutement n’est pas le défi le plus épineux. La vraie difficulté, c’est de retenir ces jeunes cadres épris de liberté et qui ne se voient pas rester plus de deux ou trois ans dans la même entreprise. C’est un enjeu crucial pour inscrire son entreprise dans une stratégie de long terme. Recruteurs, il vous faut désormais faire preuve de créativité pour répondre aux besoins des salariés les plus jeunes et les aider à se fixer et à voir leur carrière sur le long terme.