La crise sanitaire a fait voler en éclat deux aspects fondamentaux du rapport au travail : la séparation entre la vie privée et la vie professionnelle et l’obligation d’aller au bureau. En 2017, seuls 3% des salariés avaient accès au télétravail (1), et quelques années plus tard, avec le confinement de 2020, 25% (2) d’entre eux s’y retrouvent par obligation.

Le travail généralisé à distance et l’injonction à rester chez soi rendent la frontière floue mais imposent à chacun également de se demander quelles sont les raisons d’aller au travail. Il est écrit partout que l’entreprise d’après sera hybride, connectée, plus fluide, plus agile. En rassemblant toutes ces prédictions pour en faire un portrait-robot, nous obtenons l’image d’une entreprise très virtuelle, presque irréelle, idéalisée. Nous pouvons certainement mettre au crédit de cette crise, le basculement à marche forcée vers une entreprise numérisée. Mais imaginer que toutes les entreprises qui ont réussi ce virage, tant bien que mal, ressembleront aux fleurons (américains) de l’industrie numérique est une simplification, à première lecture, et surtout cela ne prend pas en compte l’infinie diversité des cultures d’entreprise. La crise a alors rendu cette question particulièrement saillante : pourquoi allons-nous au bureau ? 

La création d’un bureau n’est pas un simple geste architectural ou l’assemblage ingénieux de mobiliers, de cloisons et d’équipement. Cette tâche que confient leurs  clients aux experts en aménagement d’espaces de travail, est plus proche de celle d’un ingénieur des eaux et forêts chargé de la reforestation d’un parc naturel. Les locaux d’une entreprise s’apparentent à la création d’un biotope à partir d’une faune et d’une flore existante et de la volonté exprimée ou non de faire évoluer la culture d’entreprise dans une certaine direction.

Des organisations managériales repensées pour améliorer l’expérience des collaborateurs 

Lorsqu’une équipe dirigeante insuffle une direction, une énergie, une stratégie et de nouveaux modes de travail, elle applique une contrainte exceptionnellement forte à l’ensemble de ses collaborateurs. Les bureaux sont là pour absorber et accompagner cette pression comme la combinaison d’un astronaute à bord d’une fusée prête à être mise en orbite.

La clé du fonctionnement d’une organisation peut se résumer par la diversité et la qualité des liens qui se créent entre ses membres. C’est probablement pour cela que 67% des Français affirment que le lieu de travail représente aussi un espace de vie privée hors de la cellule familiale (3). Plus ces liens sont riches, nombreux et divers, plus cette organisation est performante et agile, prompte à s’adapter aux situations auxquelles elle fera face et qu’elle ne connaît jamais à l’avance, ou si peu. On observe d’ailleurs que 50% des collaborateurs en télétravail permanent décident de revenir au bureau à cause de la solitude et du manque d’interactions sociales (4). 

Le substrat de ces liens, comme la terre et l’eau pour un biotope naturel, ce sont les aménagements. Mais c’est particulièrement vrai lorsque chacun peut se les approprier et les utiliser pour mener à bien ses missions ; mais aussi y vivre tout simplement. Le télétravail et la réduction du temps de transport ont un impact fort sur nos vies et sur notre productivité.  Cependant, le rapport de l’OIT sorti en 2017 avait également souligné les risques psychosociaux engendrés pour les collaborateurs concernés : isolement, surproduction, perte de repère entre la vie privée et la vie professionnelle, épuisement, risque d’éloignement et de désengagement dans l’entreprise à moyen terme.

Des espaces adaptés aux nouvelles habitudes de travail  

Face à la disparition de la frontière entre vie privée et vie professionnelle – 57% des Français ayant un emploi estimant que la frontière entre leur vie privée et leur vie professionnelle est moins marquée depuis le début de la crise sanitaire (5) – face à l’incroyable pertinence du flex office dans un contexte où le télétravail accélère l’obsolescence de la vision traditionnelle du poste de travail, il faut plus que jamais imaginer et concevoir des espaces à la mesure des gens qui vont les habiter, y vivre et les faire vivre.

Aucune règle ne peut être édictée à l’avance, et c’est justement la règle qui doit être appliquée. Grâce à la technologie, à l’intelligence artificielle, aux nouveaux équipements de visioconférence, mais surtout grâce à l’écoute des équipes et des dirigeants,  il revient à  ces organisations de trouver le mode de collaboration le plus juste. Mais ce n’est vrai qu’à condition de proposer un environnement propice à leur développement. En effet, chaque entreprise a sa propre logique et dans le contexte actuel, les différences entre elles sont exacerbées. 

Comme elle le ferait pour ses propres clients, l’entreprise de demain devra proposer des environnements hyper-personnalisables autour des activités individuelles, collaboratives ou tout simplement en fonction de l’état d’esprit des collaborateurs. Il est utile de rappeler l’importance de mettre de l’humain au cœur de l’organisation du travail et des moyens que les dirigeants choisissent de mettre à leur disposition. Prendre des décisions immobilières radicales en supprimant arbitrairement les m2 et les services associés, pourraient donc être à moyen terme un échec. 

Nous n’avons jamais autant ressenti le besoin de l’autre, de la présence et de l’échange avec nos collègues, et l’on voudrait tous nous renvoyer à la maison ?

Personnellement, il me semble que c’est au contraire l’occasion de penser le bureau comme un espace de continuité avec la sphère privée, ou les liens sociaux se tissent et se consolident.

 (1) Etude INRS Hallépé & Mauroux 2020

(2) Enquête ACEMO 2020

(3) Etude CDB et Yougov, mars 2021

(4) Etude Bloom et Al, 2013

(5) Etude CDB et Yougov, mars 2021